Les combats de Jerry Tardieu


Portrait de parlementaires Il est l'un des plus beaux esprits de la Chambre des députés qui n'en compte pas à foison. Le député de Pétion-Ville, qui a voté abstention lors de la ratification de Jack Guy Lafontant, contre lors du vote du budget en 2e lecture, se veut le porte-étendard de l'accès aux crédit pour les jeunes et de l'intégration de la diaspora. Mais tout n'est pas de tout repos pour Jerry Tardieu qui doit nécessairement se battre contre la majorité présidentielle dans la perspective de retrouver sa voie.


Il refuse qu'on l'étiquette, qu'on l'habille en bleu ou en rouge, au gré des instincts. Il a voulu être président de la Chambre des députés – lui qui a réfléchi mille fois avant de se jeter dans le marigot politique haïtien –, mais il a buté contre une indécomposable coalition de parlementaires pro PHTK. Jerry Tardieu, dans ses multiples combats, ou tout au moins dans ses diverses vies, a goûté au miel de la victoire comme au fiel de l'échec. Pour certains, le député de Pétion-Ville est un pragmatique, un marchand de rêves, un rassembleur qui a su mobiliser des centaines de personnes autour du projet Oasis. Pour d'autres, il est l'une des rares graines dont le regard acéré et le discours novateur diffèrent dans le microcosme du secteur privé. Au Parlement depuis deux ans, on le retrouve aux premières loges des batailles pour l'intégration de la diaspora, pour le déverrouillage de l'accès au crédit pour les jeunes...


Pour comprendre le sens de ses engagements, de son «amour pour Haïti», il faut remonter à ses origines. Chez les Tardieu, entreprendre a toujours constitué le fil conducteur des grands chantiers. Né à Port-au-Prince le 13 juillet 1967, Jerry Tardieu est issu d’une famille qui sur plusieurs générations a servi le pays, qui a fait fortune dans l'immobilier, dans le transport maritime. Son arrière-grand-père maternel, Philippe Arguant, fut ministre de la Guerre sous Michel Oreste. Son grand-père paternel Pierre Tardieu, député de Corail-Pestel. Il a à la fois la politique et l'esprit d'entreprise dans les veines. Le petit Jerry, qui a fait toutes ses études classiques à l'Institution Saint Louis de Gonzague, a grandi et mûri sans se coltiner à chercher ses passions ailleurs, contrairement à beaucoup d'autres en Haïti. Il est un héritier et ne s'en cache pas.


Dans les chapitres du livre de sa vie, il y a donc Jerry Tardieu l'entrepreneur, toujours à l'affût des opportunités. Celui qui, un matin calme, après avoir fignolé ses études de gestion des entreprises à l’Université européenne de Bruxelles, après avoir fait ses preuves dans les entreprises familiales, décida de porter le projet Oasis. Pour y arriver, il a parlé, discuté et convaincu des gens qui lui ont emboîté le pas. Il était dans son bain. Oasis, comme il le rappelle encore aujourd'hui, non sans une pointe de fierté, c'est des centaines d'investisseurs, d'origines sociales confondues. Et puis, après, comme si l'entrepreneuriat était classiquement l'un des ponts qui mènent à la politique sur cette portion d'île, il y a Jerry Tardieu le politique. Celui qui, en 2015, a compris qu'il devait s'offrir un siège au Parlement.


Les combats

Dans les eaux mouvementées du bord de mer, Jerry Tardieu, qui a déjà déposé plusieurs propositions de loi, est désormais confronté à la rudesse des combats politiques. Sa loi sur le crédit bail, un outil financier devant permettre aux éléments de la classe moyenne de faire l’acquisition de certains biens et services, sans avoir à verser au préalable beaucoup d’argent, jaunit encore dans les tiroirs de la Chambre des députés. «La classe moyenne est la classe la plus laminée ces dernières années», souligne Tardieu, jean bleu délavé, chemise blanche à manches longues, en son bureau à Oasis qu'il n'a pas abandonné. Il n'en reste pas là. Le député de Pétion-Ville n'imagine pas Haïti sans l'intégration de la diaspora. «L’avenir du pays dépend de notre capacité à pouvoir intégrer les Haïtiens vivant à l’étranger aux questions nationales.»


«Mon combat pour la diaspora est un combat pour Haiti. Il faut pouvoir mieux canaliser l’épargne des Haïtiens vivant à l’étranger vers des projets structurants et porteurs», indique Jerry Tardieu, géniteur, entre autres, d'une proposition loi sur la nationalité haïtienne de 1984 à laquelle aucune suite n'est encore donnée. L'élu de Pétion-Ville, féru des réseaux sociaux, est sans majorité. Ses textes, aussi porteurs qu'ils pourraient être, subissent la loi des politiques. Au Bicentenaire, là où ne siège pas une assemblée de saints, il y a ceux qui d'une part taillent de l'herbe sous les pieds de Jerry Tardieu, de l'autre ceux qui lui enfilent un caillou dans les chaussures et, parce qu'ayant lu ses intentions, lui prêtent déjà d'autres desseins. Son dynamisme, sa verve portée par l'ambition d'une société nouvelle, s'ils éblouissent la Chambre, effraient autant qu'ils handicapent.


Jerry Tardieu, lui dont le GPEP a été réduit à l'état de miettes, ne s'en plaint pas. Sans majorité, il se sait capable de convaincre les chefs de blocs, histoire d'arriver au vote de ses propositions de loi que le bureau refuse d'inscrire dans les ordres du jour. M. Tardieu, qui ne s’imaginait pas cloitré dans le privé où il glanerait de l’argent sans dédier un pan de sa vie à la cause commune, ne capitulera point. En jetant son dévolu sur le Parlement, il a cru pouvoir créer un petit groupe, un noyau «pouvant donner le ton, pouvant faire bouger les lignes […]», vu les «pouvoirs immenses du Parlement». Il estime être toujours sur la voie qui y mène et que la lumière est à l'autre bout du tunnel. Jerry Tardieu ne regrette rien, lui qui croit qu'il n'y a pas de «trajectoires de vie exemplaire qui peut se concevoir sans un service à la collectivité».

Les «coups-bas»


Sur le ring, Jerry Tardieu encaisse les coups. Sa loi sur le crédit bail est torpillée à la Chambre basse où les élus prétextent l'avoir mise en veilleuse parce que le chef de l'État a déposé un texte similaire à leur appréciation. En devenant député, Tardieu indique savoir à quoi s’attendre au Parlement, devenu au fil des législatures «une véritable arène de tous les coups-bas». «Il en faudra plus pour me décourager et détruire ma détermination à proposer des lois avant-gardistes et faire une différence au sein de la cinquantième législature», a poursuivi l’élu de Pétion-Ville, footballeur dans l'âme (international haïtien à 12 ans), lui qui croit que ce sport a formenté sa vie et lui a inculqué une série de valeurs telles que la solidarité, le fair-play, l'adversité et la patience qui continuent encore aujourd'hui à guider ses décisions.


Marié et père de quatre enfants, Jerry Tardieu est presque sur tous les fronts au Bicentenaire. On retrouve son empreinte dans la commission spéciale qui a travaillé sur la loi de l’UCREF, sur la loi de blanchiment de capitaux et financement du terrorisme, toutes deux déjà votées par le Parlement. Celui qui refuse de parler de ses aspirations parce le pays est trop «imprévisible» n'a pas hésité à mettre les mains dans le cambouis dans la perspective de la réforme de la Constitution. La commission idoine, dont il tient les rênes, a déjà remis un premier rapport de son travail que l'assemblée des députés a validé quasiment à l’unanimité. «La société est en attente des recommandations finales de cette commission qui s'est vu confier l'une des plus importantes responsabilités de la cinquantième législature : la réforme de notre loi mère! Et nous nous y attelons.»


Détenteur d'une maîtrise en administration publique de l’Université de Harvard, Jerry Tardieu, qui cite, entre autres modèles, Jean Jacques Dessalines, croit, qu'au-delà des parts d'ombre, Haïti est un pays avec beaucoup de potentiels qui peut changer, avec, à la clef, le leadership d'un «homme qui l'aime et qui n’entrera pas en politique pour s’enrichir». L'auteur de «Investir et s'investir en Haïti, un acte de foi» continue à cultiver son jardin, lui qui souligne qu'Haïti a besoin de réformes à tous les niveaux pour sortir de l'ornière. Jerry Tardieu, «homme de passerelle» pour beaucoup de ses collègues, aspire à passer à l'histoire comme quelqu'un qui s'est battu pour le vote d'importantes lois. Sans majorité, se sachant épié dans tous les sens, il refuse d'abdiquer dans une chambre livrée aux Tèt kale, d'où on sort beaucoup plus souvent désemplumé que remplumé...

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